Introduction (France)

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Introduction

Dans les domaines de l’art et de la science, les grandes avancées sont souvent le fait d’artistes ou de chercheurs qui osent oublier ce que les générations précédentes ont vu et qui ont le courage de revenir à la candeur enfantine. Le poète allemand du 18ème siècle Friedrich Hölderlin écrivait avec nostalgie : Quand j’étais encore un enfant qui ne connaissait rien du monde qui l’entoure, n’étais-je pas, davantage que je ne le suis maintenant, immergé dans la couleur caméléon des humains ?
Et l’un des grands mathématiciens du siècle dernier, Alexander Grothendieck, disait ces choses ainsi : La découverte est le privilège de l’enfant. C’est du petit enfant que je veux parler, l’enfant qui n’a pas peur encore de se tromper, d’avoir l’air idiot, de ne pas faire sérieux, de ne pas faire comme tout le monde. Ainsi considéré, un génie se rapproche plus de la réalité avec les mains vides qu’un savant érudit avec un riche bagage intellectuel.
C’est ce qui explique pourquoi il est impossible de créer une œuvre d’art d’envergure en mettant en pratique un talent purement rationnel. Et l’idée qu’une œuvre d’art d’envergure peut naître en observant quelques règles dictées par la raison n’a d’égal que l’idée selon laquelle l’homme est techniquement capable de se poser sur la lune. Cela ne dit rien de plus. Car alors, toute œuvre de quelque signification pourrait être produite calculatrice en main par la première entreprise venue, même la moins dotée de sens artistique. Il est évident qu’il y a autre chose : des forces vitales instinctives – qui certes dépendent pour s’exprimer de la liberté qui leur est accordée – poussent l’artiste et demandent à être libérées.
Il n’est pas étonnant que dans les arts contemporains on mette en exergue la propre voix de l’artiste comme étant la signature artistique individuelle par excellence. Malheureusement, dans la rumeur culturelle du quotidien, dominée par une mimésis flagrante, on ne trouve que peu d’originalité. Le très jeune artiste plasticien Ruben Stallinga est ici une exception. La candeur est un mot qui lui va bien. Elle fait que sa façon de travailler est aussi étonnante que le résultat de son travail artistique. Alors qu’un artiste plasticien traditionnel part de rien (une feuille vide, une toile blanche) pour construire quelque chose – autrement dit transforme le rien en quelque chose – Stallinga, lui, retourne cette logique : sa construction artistique commence par une démolition concrète. Il ne fuit pas dans la matière, mais il s’en échappe et trace son chemin avec précision et avec passion, sans plan, sans brouillon auquel s’accrocher, il n’y a même pas d’essai préalable.
Cet artiste semble commencer son travail comme le sculpteur classique qui sait qu’il va pouvoir libérer la statue tapie dans le grand bloc de matière et enlève la pierre jusqu’à ce qu’il lui reste quelque chose : une chose matérielle. Mais Stallinga, lui, laisse le bloc pratiquement intact et travaille l’intérieur jusqu’à ce qu’il lui reste des formes vides intrinsèques et de telle manière que le contexte dans lequel ce vide apparaît devienne soudain pertinent. Tout se passe comme s’il donnait des coups de gomme dans des dessins industriels rigides et transformait ainsi rythmiquement une partition de composition rigoureuse en une musique de jazz vivante, pleine d’improvisations et même de dissonances. C’est là l’essence-même de son art. Il inverse le processus de création artistique ; son art est un art d’inversion
Cette façon de travailler fait un peu penser aux espaces négatifs des sculptures tardives de Henry Moore : l’excavation de la matière a conféré à ses sculptures une immense force d’expression. Mais à la massivité du matériau des œuvres de Moore répond la subtilité des grilles de Stallinga. Ce matériau, il ne le réduit pas dans le but d’obtenir un espace négatif explicite et son travail n’est pas non plus une déconstruction ; au contraire, sa démolition est en soi une édification, car il a grand besoin du matériau qu’il travaille pour créer son propre univers.
Le travail de Ruben Stallinga mérite ce que le célèbre historien de l’art Heinrich Wölffin appelait une approche morphologique. Dans cette approche morphologique, l’attention du spectateur est transposée de l’artiste à l’œuvre. La biographie de l’artiste, souvent empreinte de romantisme, n’est plus au centre de l’attention, le regard se porte immédiatement sur son travail. Pour Stallinga, cela est explicitement souligné par le fait que ce très jeune artiste est autiste. Car ce n’est pas malgré ce handicap mais justement grâce à lui qu’il est capable de produire un art original : une bénédiction pour l’art contemporain.
Il ne serait pas surprenant que le langage plastique authentique de Ruben Stallinga, si difficile à capturer dans des catégories comme zéro, constructivisme, minimalisme ou conceptualisme, se fraye son propre chemin dans le domaine surpeuplé de l’art contemporain et obtienne avec le temps la place qu’il mérite dans le canon de l’art du 21ème siècle.

Jorrit van Bavel (collectioneur)